Mardi 16 Octobre 2007
Pourquoi j'ai mangé mon père
Par tink, Mardi 16 Octobre 2007 à 13:33 GMT+2 dans La tinkothèque
Les vacances, ça sert aussi à ça, se plonger dans un bon bouquin, ou en l'occurence, se re-plonger dans ce bon bouquin.
Voilà ce qu'en dit Amazon:
Lorsqu'on se penche sur la préface de ce texte, écrite par Vercors, également traducteur de ce livre, on ne peut douter de ce que sera notre état à la lecture de Pourquoi j'ai mangé mon père : au pire, la mort par le rire, au mieux un divertissement total et entier. Vercors a ri, Théodore Monod a ri, tout le monde salue l'humour dévastateur et ethnologique de Roy Lewis. Utilisant avec réussite le principe ancien qui consiste à transposer dans une époque (la préhistoire), la pensée d'une autre (la nôtre), Roy Lewis nous conte les efforts de nos ancêtres les demi-singes dans leur lutte acharnée pour la survie et la prospérité de l'espèce. Voilà que nos ancêtres sont à la croisée des chemins, face à une nature hostile et à une foule de prédateur. Un tournant de l'évolution qu'il est crucial de négocier en douceur, sous peine d'extinction. Or, voilà qu'Edouard, hominien à l'esprit éclairé, découvre le feu. Une trouvaille qui sauve la famille certes, mais déplaît fort à son frère Vania, qui prédit la fin du monde, milite pour la viande crue et le retour dans les arbres... Roy Lewis fait ici de l'anachronisme sa seule loi et revisite avec brio les grands thèmes de société : l'éducation, le rôle de la femme ou l'éternel combat entre progressistes et réactionnaires. Il aborde également l'écologie, la famille et pose la question cruciale de la maîtrise du progrès technique par le biais de cette fresque grandiose, hilarante et moderne.
Un petit extrait pour vous donner l'eau à la bouche:
"_ Confortables! grommela père. Sottises! Pour un peu tu vas me direz que nous sommes parfaitement adaptés à notre milieu. C'est ce qu'ils disent tous quand ils sont fatigués d'évoluer. Dernières paroles du spécialiste , juste avant qu'un autre spécialiste encore plus spécialisé n'arrive pour en faire son dîner. Combien de fois encore, Ernest, devrais-je te dire ces choses là? Parfois tu me donnes l'impression pénible qu'entre tes deux oreilles l'air est pur, la route est large. Et voilà le couronnement d'un million d'années de labeur évolutionnaire! Pfouh!
Je sentis mes oreilles rougir violemment.
_ Mais, P'pa, combien plus loin nous faudra-t-il encore aller?
Père posa sa côte d'éléphant, joignit les mains par le bout de ses doigts.
_Eh bien ,fils, voilà, ça dépend. Cela dépend d'où nous sommes actuellement.
_Et où sommes nous? demandais je.
_Ah ça, vois tu, je voudrais bien le savoir, dis père étrangement, d'une voix soudain triste et méditative. Je voudrais bien. Je crois que nous sommes vers le milieu du pléistocène. J'aimerais pouvoir supposer que nous avons atteint le pléistocène supérieur "
"Cependant, à mesure que nous approchions, nous nous coulions des regards inquiets. J'avais senti que quelque chose clochait. Oswald le renifla aussi. Puis Alexandre, les filles et même Tobie suant et ahanant plié en deux. Ce fut Oswald pour finir qui exprima notre pensée à tous.
_ Qu'est ce donc qui pue à ce point ?
_ Ca me rappelle quelquechose, dis-je, mais je n'arrive pas à préciser quoi.
_ Ce n'est ni du cadavre ni du volcan, ça sent comme qui dirait entre les deux, renifla Oswald.
Je me demande s'il n'y a pas eu un accident ici où ailleurs.
_ C'est pas désagréable, je trouve, dit Alexandre. Et même ça me produit un drôle d'effet :
j'en ai l'eau à la bouche.
_ C'est ma foi vrai, dîmes-nous les uns après les autres.
_ Allons-y, dit Oswald, vaut mieux se rendre compte.
Nous forçames l'allure, Tobie et Caroline suivant laborieusement en arrière-garde. L'odeur étrange, piquante, provocante croissait à chaque pas. Nous aperçûmes, avec soulagement, la horde au complet assise autour du feu. Toutefois celui-ci pétillait, crépitait, crachotait de façon anormale. Tous les quelques moments une tante ou l'autre se levait, fichait un baton dans les braises et le ramenait à elle avec, au bout, une masse grésillante.
_ Mais ...... c'est du jarret de cheval ! haleta Oswald.
_ Et ça une cotelette d'antilope ! dis-je à mon tour.
Nous courûmes les derniers cent mètres, talonnés de près par les autres, et nous fîmes irruption dans le cercle de famille.
Cela fit sensation.
_ Bienvenue, les enfants ! s'écria père, passé la première surprise.
_ Bienvenue, s'écria mère, et je vis couler des larmes de joie sur son cher visage zébré de suie.
Juste à l'heure pour dîner ! ajouta-t-elle en riant.
Et puis ce furent les exclamations sans fin, les étreintes, les reniflements, les rires, les embrassades, les présentations.
.../...
_ Maman, mais qu'est ce que tu fais là ? Tu te sers de bonne viande comme de bois à brûler ?
_ Mon Dieu, mon rôti ! s'écria mère en se précipitant vers le feu. Complètement oublié, avec ces retrouvailles. Il va être trop cuit ... gémit-elle et, en hâte, elle retira du feu un gros morceau fumant de râble d'antilope. J'en étais sûre, ce côté-là est complètement brûlé, dit-elle en l'examinant. Heureusement qu'Ernest m'a prévenue.
_ T'en fais pas, ma chérie, dit père. Tu sais que j'aime le roussi bien croquant. Je prendrai l'extérieur avec plaisir.
Pour moi, tout ce dialogue était du latin.
_ Mais enfin, de quoi parlez-vous ? suppliai-je abasourdi.
_ De quoi ? Mais de cuisine, tiens !
_ Mais qu'est ce que c'est que toute cette cuisine ? m'énervai-je.
_ Notre dîner, dit père. Et tout à coup : Oh ! mais j'y pense, c'est vrai que c'est nouveau pour vous, tout ça ! Votre mère ne l'avais pas encore inventé, fils, avant votre départ. Cuisiner, mes enfants, cela veut dire ... eh bien c'est une façon de préparer le gibier avant de le mastiquer. Une méthode entièrement nouvelle pour ... euh !... réduire les muscles et les ligaments dans ... euh !... une forme plus friable, de sorte que ... eh bien ...
Mais cessant de froncer le sourcil, il se mit à sourire gaiement :
_ Oh, après tout, pourquoi essayer d'expliquer ? Le mouvement se prouve en mangeant?
Goûtez et voyez vous-mêmes.
Nos compagnes et nous faisions cercle autour de l'étrange morceau de viande, noirci, rétracté, mais plein d'arôme, que mère nous présentait. Les femmes, décontenancées et que le feu avait quelque peu effrayées déjà, reculaient timidement. Mais Oswald, vaillamment, leva son mufle, mordit dans la tranche de viande que mère, d'une lame de silex, avait habilement détachée, la poussa du doigt dans sa bouche. Aussitôt son visage devint cramoisi. Il postillonna, s'étrangla, suffoqua, déglutit violemment et se tortilla sur lui-même. L'eau jaillit de ses yeux tandis qu'il se tapotait follement les lèvres et la gorge, en haletant.
_ Oh ! désolé, Oswald ! dit père. Bien sûr, tu ne pouvais pas savoir. J'aurais du te prévenir que c'était très chaud.
_ Cours à la rivière, mon petit, dit mère et bois un peu d'eau, ça te soulagera.
Dans un éclair Oswald eut disparu, et un moment plus tard nous entendions le bruit d'un
violent plongeon.
_ Nous autres, nous y sommes habitués, dit père, mais au début il faut s'y prendre avec précaution. Le mieux c'est de souffler dessus pour commencer, puis de mordiller petit à petit par l'extérieur. Mais vous verrez qu'en un rien de temps vous vous débrouillerez très bien.
.../...
_ C'est du génie, dit père avec un profond respect. Du pur génie. Un pas incalculable pour toute l'espèce. Les possibilités sont prodigieuses"
Autant j'ai beaucoup de mal avec Frédéric Beigbeder en tant qu'homme (je le trouve suffisant, prétentieux, élitiste), autant j'aime l'écrivain.






